Si Venise taxe ses visiteurs et Barcelone les repousse à coup de pistolets à eau, la France, elle, tente encore de comprendre comment elle s’est retrouvée piégée. De Saint-Malo aux Gorges de l’Ardèche, en passant par Annecy ou Paris, les signaux sont rouges. Le CNRS définit le phénomène comme une « mobilité accrue où l’afflux de visiteurs dépasse la capacité d’accueil d’une destination ». Et ce n’est pas qu’une image. Selon une étude de la start-up Ville de rêve, 91 villes sur les 331 analysées, toutes de plus de 10 000 habitants, sont dans une situation de pression touristique préoccupante voire critique.
Certaines, comme Cannes, Nice, Annecy ou Avignon, écopent même de la note E, le plus bas échelon du nouvel indicateur baptisé « Touriscore ». Jérôme Devouge, fondateur de Ville de rêve, précise que ce classement repose sur quatre critères : « le taux de meublés touristiques, le taux de logements transformés en Airbnb, la part de loueurs professionnels, et la densité de bars et restaurants en centre-ville ». Et de constater, « Il y a 25 % d’Airbnb à Cannes, et 11 % à Annecy et Nice ».
À Annecy, la situation confine à l’absurde. « Quand vous avez 700 bars et restaurants au kilomètre carré dans des villes comme Annecy, c’est démentiel par rapport à la capacité réelle de la ville », s’insurge Jérôme Devouge. La multiplication des commerces à destination des visiteurs transforme les centres-villes en parcs à thème où les habitants peinent à se loger. Même les zones peu peuplées n’échappent plus à cette vague. Le Mont-Saint-Michel ? Trente habitants annuels, trois millions de touristes en 2024.
L’île de Bréhat, en Bretagne, a vu ses 400 résidents devoir cohabiter avec 450 000 visiteurs estivaux, poussant les autorités locales à instaurer un quota quotidien de 4 700 visiteurs sur une période définie entre juillet et août. Un cas loin d’être isolé. Car la cartographie du surtourisme, dessinée par Statista et reprise par Le HuffPost, s’étale aujourd’hui sur tout le territoire : falaises d’Étretat, Gorges de l’Ardèche, Calanques de Marseille, Porquerolles, îles Lavezzi… même la « première couronne de Paris » est désormais sur la liste.
Cette saturation se résume comme suit, 80 % de l’activité touristique française est concentrée sur 20 % du territoire, selon un rapport parlementaire de 2019 cité par le HuffPost. Un déséquilibre aggravé par la reprise post-Covid. En 2024, la France a engrangé 71 milliards d’euros de recettes touristiques, selon le ministère de l’Économie.
Une progression de 12 % sur un an. Mais à quel prix ? Plus de fréquentation, moins de respirations : surfréquentation des sentiers, embouteillages sur les routes littorales, disparition des commerces de proximité au profit de franchises, augmentation des loyers.
Certaines collectivités réagissent, souvent dans l’urgence. L’île de Bréhat a renouvelé pour la troisième année consécutive son quota journalier. Les Calanques de Sugiton, dans les Bouches-du-Rhône, imposent également des réservations. À Porquerolles, le nombre de visiteurs est limité à 6 000 par jour. Et ailleurs, comme aux îles Lavezzi ou à Bonifacio, les flux sont aussi canalisés. L’État, de son côté, a lancé dès 2023 une campagne nationale pour « encourager un tourisme des quatre saisons mieux réparti sur le territoire », selon le site Vie-publique.fr.
Le but est de décongestionner les sites stars en valorisant des alternatives moins connues. Mais le problème ne se résume pas aux flux touristiques. La question du logement explose avec Airbnb, qui contribue à raréfier l’offre locative classique. « Le fait que la thématique du surtourisme arrive dans les villes, c’est assez récent, car il y a eu une explosion du nombre d’Airbnb. En dix ans, on est passé d’environ 200 000 à 800 000 », rappelle Jérôme Devouge. Résultat : éviction des habitants, marchandisation des centres anciens, et gentrification touristique.
2025-07-07T11:11:37Z